Jipango No4 Oct 2000 .

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... Interview exclusive

Françoise Moréchand

"Si je ne devais garder que trois objets..."

Demandez à un Japonais de citer le nom d'un français célèbre, vous obtiendrez, dans l'ordre, Napoléon, de Gaulle et... Françoise Moréchand.

Quasiment inconnue en France, « La Moréchand » est sans doute la gaïjin (étrangère) la plus populaire de l'archipel. Tour à tour professeur de français à la télévision, représentante de Chanel, écrivain à succès1, coordinatrice d'intérieur... elle a aussi dessiné des collections de bijoux, de la vaisselle et même des kimonos !

Installée à Tokyo depuis plus de trente ans, Françoise Moréchand a bien évidemment un regard très personnel sur les objets japonais et leur évolution. Nous lui avons demandé d'en choisir trois et de nous commenter ses choix.

 


 

Le bol et les baguettes

Ce sont des objets purs et sans âge. Dans une civilisation du riz, le bol et les baguettes sont aussi des objets de base indispensables, essentiels.

Dans ce bol, on retrouve toute la simplicité de l'esthétique japonaise : c'est à la fois compact et très épuré. Quand les Japonais ont trouvé la perfection d'une forme, ils s'arrêtent là. Ils ne cherchent pas, à tout prix, l'originalité. Ce que j'aime dans ce bol, c'est qu'il brille... sans briller. Tanizaki, dans l'Eloge de l'ombre, décrit très bien cette « brillance mate ».

La sophistication très particulière de l'esthétique japonaise s'exprime magnifiquement dans la technique neguro, utilisée dans le travail de la laque. Il s'agit de mettre une couche noire sous la couche rouge. Au fur et à mesure que l'objet vieillit, le noir commence à apparaître. C'est le temps et lui seul qui donnera à l'objet sa patine définitive et unique.

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 Les baguettes sont en bambou. Avec la terre et la laque, c'est le matériau qui constitue la base de l'esthétique japonaise. Ici, le bambou est encore vert. L'artiste s'est contenté de le couper sans rien ajouter. C'est seulement le dessin du nud qui compose l'originalité de la baguette. Il y a un mot pour cela : ikasu. Ici, on sait bien qu'aucun artiste ne peut rivaliser avec la nature.

Le peintre Chaplain-Midy avait cette expression : « c'est signé dieu », qui s'applique parfaitement à l'esthétique japonaise.

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Le panier

La vannerie a atteint, au Japon, un degré de perfection incomparable. Il y a plus de 70 techniques pour tisser le bambou. Chacune a un nom.
Comme le bol et les baguettes, le panier est très largement utilisé dans la vie quotidienne. On s'en sert pour la cérémonie du thé, pour présenter des gâteaux, des fleurs...

Dans notre mentalité occidentale, plus on est riche et plus on
« enrichit » l'objet avec de l'or, de l'argent, des dessins... Au Japon, c'est le contraire : les objets les plus chers sont ceux sur lesquels la main de l'homme n'est presque pas intervenue. Les paniers les plus raffinés sont ceux qui ne sont pas peints.

On retrouve cette même préoccupation de « laisser parler la nature » dans le travail du bois qu'on rabote jusqu'à ce qu'on trouve la meilleure veine. La satisfaction esthétique vient de ce que la beauté existait déjà, cachée. L'homme s'est contenté de la révéler.

 

Une poterie de Tachikui

Là encore, la sophistication est dans la simplicité (en japonais, on dit wabi-sabi). C'est la nature qui doit agir, produire un effet. L'homme n'est là que pour l'assister et la mettre en valeur. Ainsi, par exemple, certains potiers utilisent une terre qu'on ne trouve qu'à Tachikui, sur le mont Rokko, près de Kobé. Cette terre, très ferrugineuse, fait apparaître, après la cuisson, de belles traces rouges entièrement naturelles. Aucun motif dessiné à l'avance ne peut être comparé à ces traces totalement imprévisibles.

1. Elle a publié des dizaines de livres en japonais mais un seul en français :
La Gaijine (Robert Laffont, 1991)

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