Jipango No4 Oct 2000 .

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... Interview exclusive

KENJI EKUAN

Les objets ont une âme

Né en 1929 à Hiroshima, il aurait pu devenir moine bouddhiste comme son père. Kenji Ekuan a trouvé une autre façon d'être utile à ses compatriotes en révolutionnant le design industriel. De la petite bouteille de shoyu au shinkansen en passant par la fameuse moto « kikaijikake no Eve » (Eve mécanique) pour Yamaha, Kenji Ekuan a profondément marqué le style des années 60, 70, 80 et même 90... Il est l'auteur de plusieurs livres dont Kokoro to mono (Objets et sentiment), Mono to Nihonjin (Les Japonais et les objets) ou encore "Esthétique du lunch box" qui est traduit en anglais. Il est aujourd'hui le Chairman de GK Design Group Inc.


 

Pourquoi selon vous, les Japonais ont-ils un sens esthétique si poussé ?

Pour nous, l'esthétique est liée à la religion et à la nature. Il y a, dans l'esthétique japonaise, une combinaison de ces deux aspects.

Le shintoïsme, religion originelle des Japonais, est très présent dans notre vie quotidienne. L'architecture des sanctuaires a toujours été d'une simplicité extrême. On n'utilise que des matériaux naturels afin de créer une beauté qui soit la plus proche possible de la nature. L'illustration la plus connue de cette tendance est le sanctuaire Ise Jingu.

 

Le bouddhisme est venu plus tard, à une époque où on possédait déjà un grand nombre de techniques comme la laque, la fonte, le tissage, la sculpture, la calligraphie, le travail à la feuille d'or On trouve donc, dans les temples ou les cimetières bouddhistes, des éléments plus travaillés comme les cloches ou encore les tablettes sur lesquelles on écrit le nom posthume du mort (ihai). C'est à cette époque que commence à apparaître l'art des jardins

Enfin, l'influence de la nature joue beaucoup sur notre vision esthétique. Le Japon est un pays géographiquement très varié : on y trouve la mer mais aussi la montagne... De plus, ces paysages changent énormément en fonction de la saison... Nous prenons un grand plaisir à combiner tous ces éléments entre eux pour créer une beauté à la fois simple et élaborée, naturelle et artificielle, compacte et infinie... Je crois que notre art relève profondément de la combinaison d'éléments : qu'est-ce que le haiku, sinon une combinaison de lettres et de mots ? Et l'ikebana, sinon une combinaison de fleurs ? Il en va de même pour le design...
Comment le design industriel a-t-il évolué depuis 50 ans ?

Tout a commencé par un grand vide. Les villes japonaises dont les maisons étaient en bois et en papier ont été détruites par les bombes. Il a fallu, très vite, fabriquer les objets nécessaires à la vie quotidienne. On n'avait pas le temps de traiter ces objets avec soin ni de les fabriquer en vue d'un usage prolongé. Et puis les années 60 sont arrivées et avec elles, la société de consommation. Consommer est devenu un plaisir en soi. C'était une véritable frénésie Les gens se sont mis à acheter comme des fous : TV, réfrigérateur, machine à laver, stéréo, voiture. il fallait tout avoir, tout de suite. Et c'était possible car l'économie allait de mieux en mieux.

 

Mais le côté négatif, c'est qu'on s'est mis à fabriquer très vite et sans beaucoup réfléchir à la forme des objets. C'était comme si les Japonais avaient oublié leur culture, oublié que, selon le shintoïsme, il y a un dieu dans chaque chose comme le laisse entendre l'expression : « yaoyorozu no kami » (les 8 millions de dieux).

Les objets fabriqués à l'époque d'Edo sont merveilleux. Ils sont fins, précis, solides, durables et surtout, on sent, dans chacun d'eux, l'âme de l'artisan qui les a conçus.

La civilisation matérialiste a profondément changé ce rapport à l'objet. Aujourd'hui, non seulement on n'a plus le respect des choses, mais on n'a même plus le respect de l'homme. Il est temps, je crois, de réfléchir à tout cela.

Il y a actuellement, au Japon, un mouvement très intéressant qu'on appelle "shin shohin" et qui marque le désir d'une nouvelle génération de produits. Aujourd'hui, les gens veulent des objets qui prennent en considération les ressources : on trouve de plus en plus d'objets qui prétendent économiser l'énergie (sho energy) ou l'espace (sho space) ou qui sont conçus pour ne pas nuire à l'environnement (sho shigen). On veut à nouveau que les objets soient durables et non-polluants. D'où la forte demande actuelle pour la voiture électrique, les assemblages démontables, recyclables, l'énergie solaire...

Quelles questions vous posez-vous lorsque vous commencez à travailler sur un projet ?

Bien sûr, je souhaite que les objets que je dessine soient avant tout pratiques et efficaces, qu'ils satisfassent pleinement la personne qui va les utiliser. Mais mon vrai désir, c'est de créer des objets auxquels on s'attache. Je ne sais pas si cette notion, "aichaku" en japonais, peut être traduite... Je voudrais en tout cas dessiner des choses dont on se sent proche, auxquelles on peut penser, quand on en est éloigné, avec une certaine nostalgie.
Des choses dont on a envie de prendre soin. Pour cela, j'essaie d'insuffler de la vie dans les objets, de leur donner une âme.
Un objet, tel que je le conçois, porte toujours en lui comme un message...

Quels sont les événements qui ont marqué votre vie, votre carrière?

Dans mon enfance, j'ai vécu pendant 6 ans à Hawaii où mon père était missionnaire bouddhiste. Quand je suis retourné au Japon, j'ai tout de suite remarqué que les jouets étaient fabriqués en fer blanc et non en fonte comme à Hawaii. Ça a été mon premier véritable choc esthétique : je me souviens avec intensité de cette incroyable sensation de vide, de factice, que j'ai ressentie en prenant ces jouets dans les mains. J'ai alors regardé autour de moi : tout semblait si petit au Japon...

Plus tard, l'événement qui m'a, je crois, le plus marqué, c'est la bombe atomique qui a détruit ma ville, Hiroshima. Je n'étais pas là au moment de l'explosion mais quand je suis rentré chez moi, tout avait disparu.

Quelle tristesse de voir que tous les beaux objets qui m'entouraient dans le temple de mon père n'étaient plus là... Jamais je n'avais ressenti une telle impression de vide. Devant ce désastre, je me suis juré de tout faire pour aider mon pays à se reconstruire. J'ai alors interrompu mes études de bouddhisme à Kyoto pour apprendre le dessin aux Beaux-Arts de Tokyo.

Avec notre professeur, M. Koike, nous avons créé une agence de design industriel, GK (Groupe Koike) qui s'est développée et que je préside aujourd'hui.

C'est peut-être un peu présomptueux mais je pense que le design est un des moyens de rendre le monde meilleur et plus beau qu'il n'est. C'est pourquoi, avec 350 organisations de 70 pays (il y a des designers industriels, d'intérieur, des graphistes, des architectes...), nous avons créé, en 1998, un réseau international baptisé "Design for the World". Nous travaillons ensemble pour mettre au point des objets légers, recyclables, démontables... facilement utilisables lors de grandes catastrophes (tremblements de terre, incendies, guerres...)

Qu'est-ce que vous recommandez à vos amis étrangers lorsqu'ils viennent au Japon ?

Je leur propose toujours d'aller visiter le sanctuaire Ise Jingu qui est un peu la référence en matière d'architecture shinto. Et aussi la villa impériale Katsura Rikyu à Kyoto et le temple Horyuji à Nara. Pour le côté moderne, je les emmène dans le quartier de Odaiba, à Tokyo. On peut y aller par la ligne Yurikamome depuis la station Shimbashi.

 S'ils aiment la cuisine japonaise, je leur propose de leur faire goûter des vraies tempuras et des vrais sushis. Il est important que ces plats traditionnels soient préparés devant le client et consommés aussitôt pour en apprécier toute la fraîcheur.

Le restaurant Ichie (tel : 03-3504-1902, réservation indispensable), à côté de Hibiya Koen, propose un excellent Makunouchi Bento (Boîte à repas).

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