Jipango No3 mars 2000 .

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... Comment aborder la littérature japonaise (II)

Romans d'amour

par Georges Gotlieb

Georges Gotlieb est bibliothécaire. Son livre Un siècle de romans japonais (Picquier, 1995) est un guide bio-bibliographique de la littérature japonaise moderne en français.

Au Japon comme ailleurs, c'est autour de l'amour que s'est cristallisée la contradiction opposant raison intime et ordre social. La littérature du début du XXème siècle y témoigne d'un conflit particulièrement douloureux entre l'aspiration personnelle au bonheur, stimulée alors par l'influence occidentale, et la pérennité des formes contraignantes du mariage arrangé et de la famille traditionnelle.


Clair-obscur de Natsume Soseki (1867-1916), traduit par René de Ceccaty et Nakamura Ryoji (Rivages, 1993), nous montre un individu déchiré entre sa condition d'homme récemment marié et la hantise d'une passion ancienne qui refait soudain surface dans son existence, " fantôme vivant " qui vient bouleverser le fragile équilibre de sa vie conjugale tout en ne lui étant promesse d'aucun bonheur...

Situé à la même époque bien qu'écrit cinquante ans plus tard, Neige de printemps de Mishima Yukio (1925-1970), traduit (de l'anglais) par Tanguy Kenec'hdu (Gallimard, 1989), accuse le caractère tragique de cette opposition radicale entre les exigences du cur et celles de la société. Honda a beau être noble, Satoko est issue d'une famille qui l'est plus encore, et leurs amours passionnées ne pouvant se traduire par une union légitime, aboutiront à la réclusion à vie dans un monastère pour la jeune fille, monastère devant la porte duquel son amant l'attendra sous la neige jusqu'à en mourir de froid et d'épuisement...

Le narrateur de La danseuse d'Izu de Kawabata Yasunari (1899-1972), traduit par Sylvie Regnault-Gatier, S. Suzuki et Suematsu Hisashi (Albin Michel, 1973), a vingt ans, lui aussi, lorsque sa route, dans le plus beau des paysages, croise soudain celle d'une troupe de forains. Parmi eux, l'éblouit Yuriko, dont il découvrira pourtant, la surprenant au sortir du bain, que son corps est encore celui d'une enfant... Mais peu importe ici que rien ne soit possible puisque nous avons quitté le monde réel et ses règles pour entrer dans celui du rêve où rien n'est vrai que le sentiment lui-même.

Aux antipodes de ce romantisme délicat, Un amour insensé de Tanizaki Junichiro (1886-1965), traduit par Marc Mécréant (Gallimard, 1992), met l'accent sur la primauté du désir et, non sans cynisme, s'amuse des extrémités auxquelles peut conduire la sujétion amoureuse. Dans le contexte d'un Japon des années 20 où la jeunesse des villes s'est quelque peu affranchie de la tradition, on voit un "salary-man " ordinaire littéralement asservi par Naomi, jeune femme dont les séductions incarnent à ses yeux celles de la modernité occidentale et qui, dans un jeu sadomasochiste caractérisé, l'entraînera dans la spirale de la déchéance et de l'humiliation... Un peu comme si Tanizaki nous rappelait qu'une fois levés les verrous sociaux, le bonheur dans l'amour n'était pas chose certaine, à moins, bien sûr, que le bonheur lui-même ne soit finalement pas plus désirable que l'être désiré!


Romans non-conformistes

par Georges Gotlieb

La littérature japonaise du XXème siècle ne se confond pas avec la seule tradition esthétisante des Tanizaki, Kawabata ou Mishima. D'autres voix, aux accents moins nobles, s'y sont manifestées, qui traduisent, sur le plan littéraire, l'existence d'un Japon méconnu en France, celui du non-conformisme social et d'un certain esprit de révolte. De ton volontiers irrévérencieux vis-à-vis des valeurs dominantes de la société nippone, cette littérature s'exprime le plus souvent dans une langue argotique et pleine de verve empruntée aux bas-fonds de Tokyo ou d'Osaka.

Haut le coeur de Takami Jun (1907-1965), traduit par Marc Mécréant (Picquier,1985), est un admirable tableau de ce " sous-bois social " (l'expression est de Philippe Pons) où se côtoient et s'affrontent truands, forains, camelots et chômeurs, les uns, hommes de main d'extrême-droite, les autres, militants anarchistes ou communistes, à une période décisive de l'histoire du Japon, ces années 20 et 30 durant lesquelles le militarisme l'emporte graduellement sur toute forme de contestation sociale ou intellectuelle, pour aboutir à la catastrophe que l'on sait...

L'Opéra des gueux de Kaiko Takeshi (1930-1989), traduit par Jacques Lalloz (POF, 1985), se situe précisément aux lendemains de cette apocalypse, à Osaka, où, dans les décombres d'une usine d'armement, se regroupe en une gigantesque cour des miracles aux allures de cité utopique, tout ce que la ville compte de paumés, de voleurs à la tire, de clochards ou d'immigrés clandestins...

Bien qu'infiniment plus isolés dans le Japon du boom économique, les protagonistes des Pornographes de Nosaka Akiyuki (né en 1930), traduit par le même Jacques Lalloz (Picquier, 1991), n'en forment pas moins une micro-société, une véritable " école " à les en croire, ces contrebandiers du sexe, trafiquants de marchandises érotiques en tout genre, allant jusqu'à parler de Voie de la pornographie pour désigner leurs activités ! Un chef-d'uvre d'humour s'inscrivant dans une tradition de la littérature japonaise qui demeure, elle aussi, bien mal connue en France : celle des romanciers comiques de l'ère d'Edo, Jippensha Ikku ou Shikitei Samba...


Romans inclassables

par Patrick Duval

Auteur du Guide Evasion, A Tokyo et Kyoto, (Hachette, 2000) Patrick Duval a vécu au japon de 1990 à 1996. Il est aujourd'hui directeur de la communication du Festival d'Automne à Paris.

Mishima Yukio, Le Pavillon d'or, trad. du japonais par Marc Mécréant, Gallimard 1961, Folio 1975. Inspiré d'un fait divers authentique -l'incendie volontaire, en 1950, du Pavillon d'or de Kyoto par l'un de ses moines- ce roman raconte comment, bouleversé par la beauté du bâtiment, un moinillon laid et bègue finit par détruire ce qu'il considère comme une insupportable perfection. Ce récit, l'un des plus puissants de Mishima, est un véritable voyage au cur de l'âme japonaise.

Oe Kenzaburo, Dites-nous comment survivre à notre folie, trad. du japonais par Marc Mécréant, Gallimard 1982, Folio 1996. L'oeuvre entière de Oe, prix Nobel de littérature en 1994, est marquée par la relation très forte que l'écrivain entretient avec Hikari (Lumière en japonais), son fils handicapé mental. Dans ce roman, le narrateur s'interroge à la fois sur ses relations avec son père, mort fou quelques années auparavant, et son fils frappé de mongolisme. Une écriture très personnelle qui joue à fond la carte de la sincérité vis-à-vis de soi-même et des autres.

Abe Kobo, La femme des sables, trad. du japonais par Georges Bonneau, Stock, Bibliothèque cosmopolite, 1979. Couronné par le Prix Akutagawa en 1962, ce roman raconte l'histoire étrange d'un entomologiste parti à la recherche d'un insecte des sables. Au milieu des dunes, le professeur rencontre une femme qui semble vivre ici de toute éternité. Bientôt, l'homme et la femme se trouvent prisonniers du sable qui envahit tout... Ce roman dur et angoissant, qui n'est pas sans rappeler l'univers de Kafka, est sans doute l'une des uvres les plus troublantes de toute la littérature japonaise.


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Il existe, à Paris, de nombreuses bibliothèques et librairies spécialisées en littérature japonaise. Voici les principales :

Bibliothèques :

> BIBLIOTHEQUE INTERUNIVERSITAIRE DES LANGUES ORIENTALES
4, rue de Lille, 7e. 01 44 77 87 20.
Ouverte à tous. Une carte de lecteur est obligatoire. Munissez-vous d'une pièce d'identité et d'une photo d'identité. Le prêt à domicile est réservé aux étudiants et chercheurs. Il existe une annexe, Place du Maréchal de Lattre de Tassigny, 16e. 01 44 05 41 12 dont le fonds est, pratiquement, en libre accès. Le prêt à domicile est réservé aux étudiants.

> UNIVERSITE PARIS VII-DENIS DIDEROT / BIBLIOTHEQUE DE L'UFR DE LANGUES ET CIVILISATIONS DE L'ASIE CENTRALE
2, place Jussieu (Barre 34-44, 1er étage), 5e. 01 44 27 63 31.
Accès contrôlé. Le prêt à domicile est réservé aux étudiants.

> MAISON DE LA CULTURE DU JAPON A PARIS / 3 EME ETAGE
101 bis, quai Branly, 15e. 01 44 37 95 00.
Belle collection d'uvres complètes. Accès libre mais prêt à domicile réservé aux membres payants.

> ESPACE JAPON
9, rue de la Fontaine au Roi, 11e. 01 47 00 77 47. Collection un peu fantaisiste mais très riche. L'accès et le prêt à domicile sont réservés aux membres payants.

> MAISON DU JAPON (Cité universitaire)
7, boulevard Jourdan, 14e. 01 44 16 12 12.
La bibliothèque est ouverte à tous les lundi, mercredi et samedi (10h30-12h30 et 14h-17h). Le prêt est possible moyennant une caution de 200 francs.

> ASSOCIATION CULTURELLE FRANCO-JAPONAISE DE TENRI
8-12, rue Bertin Poirée, 1er. 01 44 76 06 06.
Ouverte du lundi au vendredi (12h30-20h ) pour les inscrits payants.

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 Librairies :

> BUNKADO, 29, rue St Augustin, 2e. 01 42 60 00 66

> CULTURE JAPON, Rez-de-chaussée de la Maison de la Culture du Japon à Paris. 01 45 79 02 00.

> IMPRESSIONS, 15, rue Ternaux, 11e. 01 43 57 53 10. Livres d'occasion sur l'Asie. Ouvert le mer. de 18h à 22h et le sam. de 14h à 20h.

> JUNKU, 18, rue des Pyramides, 1er. 01 42 60 89 12.

> COMPAGNIE, 58, rue des Ecoles, 5e. 01 43 26 45 36.

> LE PHOENIX, 72, bd Sébastopol, 3e. 01 42 72 70 31

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