Jipango No3 mars 2000 .

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... Voyage au Japon

Fusako Jouffroy, directrice de collection.
Le charme discret de Denen Chofu

Elle voulait devenir écrivain. Sa rencontre avec la langue française en a décidé autrement : directrice de collection au Seuil, elle a aussi créé Dé-signe, une agence de graphisme et d'aménagement intérieur.


En 1985, alors que je me trouvais en France, le Centre Pompidou présentait une grande exposition intitulée le Japon des Avant-gardes. Parallèlement à cette exposition, on nous a demandé, à mon mari, Alain Jouffroy et à moi-même, de présenter un panorama de la littérature japonaise et d'inviter des écrivains japonais. Ce travail m'a donné l'occasion de rencontrer beaucoup d'écrivains japonais. J'ai aussi fait la connaissance de Mlle Kurita Akiko qui était la directrice du centre des droits des écrivains japonais pour l'étranger. Elle m'a demandé de vendre les auteurs japonais contemporains aux éditeurs français. Ce travail était presque bénévole mais je pouvais présenter les uvres que j'aimais (je faisais de petits résumés) et j'arrivais, parfois, à les faire publier en France.

Un jour, le président des éditions du Seuil m'a demandé de m'occuper d'une collection qui s'est appelée, plus tard, Domaine japonais.

J'ai accepté avec enthousiasme car son objectif était de sortir un peu des éternels Kawabata, Tanizaki et Mishima et de publier de jeunes auteurs. J'ai pris conseil auprès de Murakami Ryu qui m'a chaudement recommandé son homonyme Murakami Haruki. Bien qu'ils portent le même nom, leurs styles n'ont rien à voir... Celui de Murakami Haruki est très inventif dans la création de situations insolites et se caractérise par un humour léger. Ce qui ne l'empêche pas de critiquer très sévèrement la société japonaise sur le plan économique et politique...

J'ai tout de suite adoré les uvres de Murakami Haruki et j'ai réussi à convaincre le Seuil de publier, d'abord, La course aux moutons sauvages. A présent, j'essaie de me battre pour faire traduire Kurumatani Chokitsu, un écrivain nouveau et atypique dans la lignée de Dazai Osamu ou de Sakaguchi Ango. J'attends la réponse du Seuil avec impatience.


Mes lieux de prédilection à Tokyo :

La ville de Tokyo se partage en deux zones : Yamanote (la ville haute) et Shitamachi (la ville basse). La ville basse avec des quartiers comme Asakusa ou Ueno, est celle où se conservent les traditions les plus
« dépaysantes » pour les touristes. Pourtant, c'est d'un quartier de Yamanote que j'aimerais vous parler même s'il a la réputation d'être plutôt chic et bourgeois. Ce quartier, que les Parisiens pourraient comparer à Neuilly, s'appelle Denen Chofu. Quand quelqu'un gagne vraiment beaucoup d'argent, on dit : il pourrait s'acheter une maison à Denen Chofu. Je n'aime pas cette réputation. Si je suis attachée à ce quartier c'est sans doute, d'abord, parce que j'y ai passé mon enfance.

Ce quartier a été conçu, en 1918, par un homme d'affaires influent, Shibusawa Eiichi , qui a voulu appliquer le concept anglais (qui datait de la fin du XIXe siècle) de cité-jardin. Contrairement à une ville comme Kyoto, bâtie sur le modèle chinois, en damier, Denen Chofu prend exemple sur l'urbanisme à l'européenne organisé autour d'une place centrale. Même la gare avait un petit air européen avec son toit de tuiles rouges et ses fenêtres mansardées. Récemment, la ville a voulu construire une gare plus moderne mais il y a eu tellement de protestations que la façade a été préservée.

Côté Ouest, devant la gare, il y a une jolie place avec une fontaine au milieu et des bancs tout autour. Les avenues se déploient en étoile. Celle du milieu est bordée de ginkos dont les feuilles, en automne, prennent une merveilleuse couleur d'or. Il y a un grand parc à flanc de colline qui domine la rivière Tama. C'est l'un des meilleurs endroits de Tokyo pour faire le « Hanami » pendant la saison des cerisiers en fleurs.

Le côté Est est plus commerçant. On y trouve des galeries d'art, des boutiques d'antiquités et bien sûr, des dizaines de petits restaurants sympathiques. Ne manquez pas d'aller chez Toriei, devant la gare (3721-3344) où l'on sert le meilleur poulet du monde ! J'adore aussi, faire un tour chez Rosa (2-48-13 Denen Chofu, 3721-2662), un marchand de bonbons nappés de chocolat, dont les emballages de charme des années 30 sont plein de nostalgie.


Mes livres préférés :

Toutes les uvres de Oe Kenzaburo et notamment les nouvelles qu'il a écrites lorsqu'il était encore étudiant : Tribu bêlante et Gibier. J'aime son regard implacable sur les choses et les êtres. Son parti-pris éthique à la fois oblique et droit. J'aime aussi son style, très original, qui donne parfois l'impression d'une mauvaise traduction d'un livre occidental !

Tous les livres de Natsume Soseki et en particulier sa dernière uvre, Clair-obscur. Etonnante modernité de la conscience. Incroyable justesse de l'analyse psychologique non seulement des hommes mais aussi des femmes.

Derrière les murs de Kono Taeko. J'aime aussi ses premières nouvelles dont l'une, en particulier, raconte l'histoire de jeunes filles pendant la guerre : privées des bonheurs même les plus simples, elle partagent une troublante aventure secrète. Un récit émouvant basé sur le refoulement.


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