Yuki Torii
Miki Mialy
Sadaharu Hoshino

La mode japonaise en France 1965-2004

Un zeste de japonisme dans vos armoires

Carte d’invitation du défilé de Jungle JAP, 1970 (à gauche Kenzo Takada)Lorsque Kenzo Takada débarque à Paris, en 1965, Yves Saint Laurent, Pierre Cardin et Chloé sont les grands noms de la mode. 40 ans plus tard, des créateurs comme Issey Miyake, Hanae Mori ou Yohji Yamamoto ont réussi à imposer leur style et leur griffe en créant une véritable tendance japonaise.
Jipango retrace pour vous la saga de la mode japonaise en France et vous offre une sélection de boutiques parisiennes “à la japonaise” ainsi qu’une visite guidée du Tokyo Fashion où chaque quartier a développé son propre style vestimentaire.


Il y eut d’abord Kenzo, puis Issey, puis…

Journaliste de mode, Ikuko Fujii, écrit pour High Fashion depuis la création de la revue. En 1967, elle est envoyée au bureau de Bunka Publishing à Paris. Dès lors, elle sui-vra toutes les « Paris Collection ».

Boutique Jungle JAP, 1970 « Dans les années 60, la mode française connaît un grand bouleversement. Les maisons de haute couture commencent à lancer des lignes de prêt-à-porter dans leurs boutiques.
Le styliste japonais Kenzo Takada, l’un des premiers étudiants sortis du Bunka Fashion College de Tokyo, débarque à Marseille en 1965 après un voyage d’un mois et demi en bateau. D’abord styliste freelance, Kenzo travaille pendant deux ans à Relations Textiles, le premier bureau de style fondé par Claude de Coux. Très vite, son talent est remarqué par des journalistes français. En 1970, il monte sa propre marque Jungle Jap. En l’absence de soutien financier, il uti-lise le tissu yukata (kimono d’été en coton), peu onéreux, pour ses créations, et l’équipe du Bunka Fashion College en apprentis-sage à Paris se charge de la fabrication. Il présente ses créations aux journalistes des grands magazines de mode avant son premier défilé et obtient la couverture du magazine Elle à l’issue du spécial « Paris Collection ». Ses créations, riches en cou-leurs et en imprimés, son utilisation du coton (tissu d’été) pour des tenues d’hiver et sa coupe « kimono », aux lignes droites traitées avec beaucoup de souplesse, tout cela était totalement nouveau pour la mode parisienne. Ses collections, mises en scène de façon souvent spectaculaire, seront par la suite présentées sous le nom de « Kenzo », et garderont un style très gai, inspiré du foisonnement coloré des folklo-res de toutes origines.
Issey Miyake arrive à Paris la même année que Kenzo. Il étudie les arts graphiques à la Tama Art University de Tokyo et suit la formation de la prestigieuse école de la Chambre Syndicale de la Haute Couture Parisienne. En 1966, il fait un stage chez Givenchy. Puis il part à New York, la ville du prêt-à-porter très « marketing ». Son premier défilé a lieu à New York en 1971. Il présente sa première collection parisienne en 1973.
Avec l’arrivée de Kansai Yamamoto en 1974, les Européens découvrent et appré-cient les très belles collections inspirées du style « kimono », totalement différent du style européen « près du corps ». Elles illustrent dès lors le boom du japonisme dans la mode.
En 1975, ce sont les débuts de Yuki Torii, fruit du travail collectif de trois générations de femmes Torii. Elle ouvre sa boutique quelques années plus tard. En 1977, Hanae Mori, qui avait connu un grand succès au Japon et à New York, est la seule styliste japonaise à devenir membre de la Chambre Syndicale de la Haute Couture à Paris.
En 1981, deux stylistes, Rei Kawakubo, de Comme des Garçons, et Yohji Yamamoto, débutent à Paris. Avant-gardistes, privi-légiant le noir dans leurs créations, leur style casse les habitudes de la mode, provoquant ainsi un choc et un renouveau dans la mode française. Semblables en apparence, les styles de ces deux créa-teurs diffèrent : conceptuel chez Comme des Garçons, d’inspiration européenne chez Yohji Yamamoto.
C’est à cette époque qu’arrive la deuxième génération de stylistes japonais : Zucca et Yoshiki Hishinuma, qui ont travaillé tous les deux avec Issey Miyake, Irie de Kenzo, Junya Watanabe de Comme des Garçons, Koji Tatsuno, Miki Mialy, etc. Moins avant-gardistes, ils créent des modèles plus facilement portables, plus près du marché, souvent très proches de l’esprit français : épaules étroites et ligne élancée. Au cours de la seconde moitié des années 90, de nombreux stylistes japonais viennent assis-ter à des défilés, mais la plupart d’entre eux ne parviennent pas à installer leur atelier ou leur boutique à Paris.
Les consommateurs français se montrent aussi difficiles que les journalistes de leur pays. Au Japon, les consommateurs dépensent facilement beaucoup d’argent et les journalistes sont très peu critiques. Ces attitudes ne favorisent pas la création et c’est le marketing qui « fait » le style.
C’est la saison dernière que sont arrivés à Paris les représentants de la troisième génération, des stylistes qui ont monté leur marque après leurs études et leur car-rière d’assistant à l’étranger : es, Mamoru, Sekihara et Aski Kataski. Comme nous n’avons pas eu de stylistes très marquants depuis les quatre grands créateurs, Kenzo, Issey Miyake, Comme des Garçons et Yohji Yamamoto, j’aimerais soutenir ces nou-veaux jeunes talents.
Aujourd’hui, je m’attends à ce que Yohji Yamamoto, qui a une très bonne connais-sance, à la fois de la culture européenne et de la technique japonaise, parvienne à entrer dans le milieu de la haute couture parisienne ».


Yuki Torii
Stylistes de mères en filles


Née en 1943. Après le départ des grands stylistes de la fin du 20e siècle, Paco Rabanne, Yves Saint Laurent, Kenzo et Issey Miyake, Yuki Torii est la styliste qui a participé à « Paris Collection » le plus grand nombre de fois après Sonia Rykiel. C’est en 1975 que Yuki Torii a réalisé sa première collection grâce au travail collectif de trois générations de femmes Torii (la grand-mère, veuve, fondatrice d’une affaire de textiles, la mère, veuve de guerre qui s’était lancée dans la couture, et Yuki Torii elle-même). Aujourd’hui, la fille de Yuki qui représente ainsi la quatrième génération, suit la même voie après ses études au studio Berçot à Paris.

Collection AH 2004 - 05« Pour ma grand-mère et ma mère, qui ont toujours été dans le métier, la France était le pays de la mode et elles souhaitaient que je puisse venir travailler à Paris. Ma mère venait d’ailleurs à Paris plus de trois fois par an dès 1961. Elle y passait plusieurs semaines. C’est au cours d’un de ses séjours qu’elle a rencontré une journaliste du magazine Elle, qui lui a présenté Jean-Jacques Picard (actuellement consultant-mode pour le grou-pe LVMH). Grâce à lui, nous avons pu réali-ser notre première collection en 1975. Il s’est occupé des contacts, des mannequins, de la musique et de la mise en scène. Depuis lors, je participe toujours à « Paris Collection ».
Pour mes créations, je fais fabriquer le tissu au Japon. En France, les artisans sont spé-cialisés dans un domaine précis et ils s’ef-forcent de perpétuer leurs traditions aussi bien dans le style que dans la technique. Parfois, leur méticulosité pose des problè-mes pour la réalisation de mes collections.
Lorsque j’ai débuté dans la mode il y a trente ans, et pendant une période de dix ans, les goûts de la clientèle française et ceux de la clientèle japonaise étaient très différents. Les Japonaises préféraient le style classique. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : de plus en plus proches dans leurs goûts, les Françaises et les Japonaises aiment le style des modèles que je leur présente dans mes défilés ; par exemple, l’une de mes dernières créations un pull com-biné avec une chemise à haut col blanc en forme de fleur, est déjà très demandée cette saison aussi bien au Japon qu’en France.
L’anniversaire de ma soixantième collection doit avoir lieu en mars 2005 et j’aimerais organiser quelque chose de mémorable à cette occasion ».


Miki Mialy
Mon univers dans un coin du Marais


Née en 1960. Créatrice, en 1992, de la marque française Miki Mialy. Diplômée de l’école de mode Gakuen (Creapole) d’Osaka en 1981, Miki Mialy a fondé sa marque après neuf ans d’expérience de styliste, au Japon, puis en France.

Collection AH 2004 - 05« Au cours de ma lune de miel, un tour du monde d’un an, j’ai passé quelques mois en France. L’image de Paris et le rythme de vie, où vie privée et vie professionnelle sont sépa-rées, m’ont beaucoup plu. A peine rentrée au Japon, j’ai eu envie de m’installer en France. J’ai donc travaillé durement, pendant quatre ans, comme styliste et modéliste freelance.
A mon arrivée à Paris en 1989, j’ai obtenu, grâce à un ami, un poste de styliste chez Etienne Brunel, qui comptait de nombreux créateurs talentueux. Puis j’ai travaillé pour un créateur chinois JFT. Sa passion pour la mode et ses créations m’ont séduite. Grâce à lui, j’ai participé pour la première fois à toutes les étapes de la réalisation d’un vêtement. Notre fructueuse collaboration a pris fin en 1991 pour cause de faillite. J’ai donc décidé de tenter ma chance et de monter ma propre marque.
Le problème, c’est que je ne connaissais aucun acheteur. J’ai alors confié les pro-totypes de ma collection à un directeur de société japonaise avec qui j’étais en contact. Il a accepté de les tester dans sa boutique et en un mois toute la collection était vendue !
Je suis très perfectionniste dans mon métier. J’aime le style des années 50 et 60 : la coupe, le tissu, les boutons, etc. De plus, je suis très exigeante sur les détails. Il me faut parfois plus de trois semaines pour trouver la ligne d’une veste. Je fais évoluer ma marque petit à petit en participant aux salons et aux défilés. En 2002, j’ai ouvert ma boutique dans un coin du Marais. C’est tout mon univers. J’y fais ce que je veux. J’ai le projet de créer quelques articles pour homme et enfant à la saison prochaine ».


Sadaharu Hoshino
Un parcours tout naturel


Né en 1978. Le jeune styliste de la marque es a débuté à Paris en participant aux Collections Printemps/Eté 2004. Il est diplômé de l’Institut Français de la Mode, l’une des écoles les plus difficiles au monde.

Collection AH 2004 - 05« J’avais envie de sortir du Japon pour découvrir ce qui se passait ailleurs et acquérir plus d’ex-périence. Durant mes études au Bunka Fashion College à Tokyo, je n’avais pas vraiment de projet de grand voyage. Mais grâce aux récom-penses obtenues aux concours de mode, j’ai eu la possibilité de partir pour Nottingham en 2000, puis pour Paris en 2002. Je n’étais pas très sûr de vouloir rester à Paris. Il m’aurait peut-être été plus facile de travailler au Japon dans ma propre langue tout en m’appuyant sur la ponctualité et la solidarité japonaises. Mais à la fin de mon stage chez le grand créateur Alexander Mcqueen et après avoir obtenu le diplôme de l’Institut Français de la Mode, je me suis senti prêt, et tout s’est fait naturellement ; monter ma marque (créée en mai 2003) et par-ticiper à « Paris Collection » Printemps/été 2004 (qui s’est tenu en octobre 2003). Actuellement, je pense que je suis un styliste japonais parmi des centaines de stylistes internationaux. Pour créer mon style, je me laisse guider par mon instinct et ma sensibilité qui restent japonais, où que je vive.
Lors de mon dernier voyage au Japon, j’ai visité plusieurs petits ateliers, notamment l’atelier Minsa d’Okinawa, où des artisans fabriquent de très beaux tissus de leurs régions suivant des techniques traditionnelles. Malheureusement, ces artisans qui souffrent de la concurrence des grands fabricants de tissu, sont contraints peu à peu de fermer leurs ateliers. J’ai longuement discuté avec eux pour leur expliquer que je sou-haitais leur collaboration pour mes créations, ce qui pourrait leur ouvrir de nouveaux marchés. Et ma création née à partir de cette base, plaira aux clients qui recherchent des vêtements créa-tifs, de bonne qualité et bien finis ».